Continuité de l'éducation en situation d'urgence
Une école qui ferme après une catastrophe ne rouvre pas toujours. Chaque mois d'interruption augmente le risque d'abandon définitif, et l'école reste souvent le seul endroit où un enfant retrouve un rythme et des adultes attentifs.

Dans la hiérarchie spontanée des urgences, l'école vient toujours après. Après l'eau, après les soins, après l'abri. Ce classement paraît de bon sens, et il est pourtant l'une des erreurs les plus coûteuses de l'action humanitaire. Car une école qui ferme après une catastrophe ne rouvre pas toujours, et chaque mois d'interruption augmente le risque d'un abandon définitif. Ce qui se joue dans les semaines qui suivent une crise n'est pas le confort d'un apprentissage : c'est la trajectoire entière d'une génération d'enfants.
Ce que l'interruption produit
Un enfant déscolarisé pendant une urgence ne revient pas mécaniquement à l'école quand la situation se stabilise. Plusieurs mécanismes se conjuguent pour l'en empêcher, et ils agissent d'autant plus fortement que la famille est pauvre.
Le premier est économique. Une famille qui a perdu ses moyens de subsistance réaffecte ses ressources aux besoins immédiats, et la scolarité devient une dépense reportée, puis abandonnée. L'enfant, lui, entre sur le marché du travail informel ou prend en charge les tâches domestiques pendant que les adultes cherchent de quoi reconstruire. Une fois ce rôle installé dans l'économie familiale, le retirer devient une perte sèche pour le foyer.
Le deuxième est institutionnel. Les bâtiments scolaires servent d'abris d'urgence, parfois pendant des mois, et cet usage les rend indisponibles à leur fonction première. Les registres et les dossiers d'élèves disparaissent, ce qui complique les réinscriptions et les passages de niveau. Les enseignants, dont la rémunération dépend souvent de la présence effective des élèves, se dispersent vers d'autres activités.
Le troisième est le plus silencieux. Plus l'interruption dure, plus l'écart de niveau se creuse avec les élèves du même âge, et plus le retour devient humiliant. Un adolescent de quinze ans ne réintègre pas une classe d'enfants de onze ans. Il préfère ne pas revenir.
Il faut préciser que ces mécanismes touchent inégalement. Les filles sont les premières retirées de l'école quand les ressources manquent, et les premières exposées aux mariages précoces et aux violences lorsqu'elles se retrouvent sans cadre protecteur. C'est pourquoi la question du genre ne se traite pas après coup, en ajoutant un volet à un programme déjà conçu, mais dès la conception de l'intervention.
L'école comme espace de protection
On soutient souvent que l'éducation en urgence sert à préserver les acquis scolaires. C'est exact mais insuffisant, et cette justification passe à côté de l'essentiel.
En effet, l'école remplit en période de crise des fonctions qui n'ont rien de pédagogique. Elle rend à l'enfant un rythme, des repères et des adultes attentifs dans un environnement où tout le reste est devenu imprévisible. Elle permet d'identifier les enfants séparés de leur famille, ceux qui présentent des signes de détresse, ceux dont l'état nutritionnel se dégrade. Elle offre un lieu où l'on peut faire passer des messages de prévention sanitaire et de réduction des risques. Elle occupe enfin les enfants pendant que les parents reconstruisent, ce qui est une condition pratique du relèvement des familles.
Autrement dit, rouvrir une école après une catastrophe n'est pas une activité éducative qui se surajoute à la réponse humanitaire. C'est une activité de protection qui se trouve prendre la forme d'une école.
Ce que fait HASDI
Nous installons des espaces temporaires d'apprentissage lorsque les bâtiments scolaires sont détruits, endommagés ou occupés. Ces espaces sont conçus pour être sûrs, accessibles et adaptés au contexte, et non pour durer indéfiniment.
Nous soutenons la reprise de la scolarisation, ce qui suppose bien plus que d'ouvrir un lieu : retrouver les élèves dispersés, reconstituer les listes, fournir les kits scolaires qui permettent à un enfant de se présenter sans honte, et lever les obstacles concrets qui empêchent le retour.
Nous appuyons enfin les personnels éducatifs. Ce point mérite qu'on y insiste, car il est presque toujours négligé. Les enseignants sont eux-mêmes sinistrés. Ils ont perdu leur logement comme les autres, parfois des proches, et ils continuent pourtant d'enseigner, souvent sans être payés puisque l'administration est désorganisée. Une réponse éducative qui fournit du matériel aux élèves sans soutenir ceux qui font classe repose sur un sacrifice qu'elle ne nomme pas.
Avec le système, jamais à côté
Une tentation guette toute organisation qui intervient dans l'éducation en urgence : celle de construire sa propre offre, plus rapide, mieux financée et plus visible que le système public défaillant. Cette tentation produit des résultats immédiats et des dégâts durables.
Car une structure parallèle capte les enseignants les plus qualifiés en offrant de meilleures conditions, détourne les élèves du système public, et s'effondre le jour où le financement s'arrête, laissant les familles devant un vide qu'elles avaient appris à combler autrement. Le secteur humanitaire a produit assez d'exemples de ce genre pour qu'on cesse de les répéter.
D'où la nécessité de travailler avec les directions d'écoles et les autorités éducatives locales plutôt qu'à côté d'elles. Concrètement, cela signifie que les espaces temporaires sont rattachés à des établissements existants, que les programmes suivis sont ceux du système national, que les apprentissages sont validés par l'administration éducative, et que les enseignants appuyés sont ceux du corps enseignant local.
Nonobstant, cette position n'est pas une naïveté sur les capacités des institutions. Elle est un calcul : l'objectif n'est pas de se substituer au système public, mais de tenir le temps qu'il reprenne la main. Une intervention réussie est une intervention dont on peut sortir.
Les standards que nous appliquons
Notre action s'inscrit dans le cadre des Normes minimales de l'INEE pour l'éducation, établies par le Réseau inter-agences pour l'éducation en situations d'urgence. Publiées pour la première fois en 2004 et actualisées en 2024, elles fournissent un cadre pour une éducation de qualité, inclusive et équitable, en situation de crise.
Ces normes visent trois objectifs : améliorer la qualité de la préparation, des interventions et du relèvement en matière d'éducation, augmenter l'accès à des opportunités d'apprentissage sûres et pertinentes, et garantir que les acteurs qui fournissent ce service soient tenus responsables. Elles sont conçues pour s'appliquer aux crises provoquées par des conflits comme aux catastrophes naturelles, y compris celles liées au changement climatique.
L'édition 2024 insiste sur l'articulation entre l'aide humanitaire, le développement et la consolidation de la paix, ainsi que sur l'alignement des interventions avec les plans nationaux d'éducation et les plans de contingence. Elle attire également l'attention sur la régulation de l'engagement du secteur privé dans l'éducation en situation d'urgence, question qui mérite d'être posée franchement dans les contextes où le système public est affaibli.
Les normes doivent être contextualisées : chaque situation étant différente, les actions qu'elles préconisent s'adaptent aux ressources disponibles et au stade de la crise. Nous procédons à cette adaptation avec les acteurs éducatifs locaux, et non depuis un bureau.
Une exigence de méthode
HASDI définit, finance et évalue ses programmes éducatifs depuis son siège. Lorsque la mise en œuvre est confiée à un partenaire local, elle fait l'objet d'une convention écrite fixant les obligations de chacun, les indicateurs de résultat et nos droits d'accès et de contrôle.
Les enfants accueillis dans nos espaces d'apprentissage relèvent de notre politique de sauvegarde et de prévention de l'exploitation et des abus sexuels, appliquée à l'ensemble de nos personnels et de nos partenaires. Un point focal indépendant reçoit et traite les signalements et rend compte directement aux instances de l'association.
Enfin, nous mesurons ce que nous faisons. Le nombre d'enfants accueillis ne dit rien de la qualité d'un programme éducatif. Ce qui compte est le taux de retour effectif dans le système public, la proportion de filles parmi les élèves accueillis, et la continuité de la scolarisation un an après la fin de l'intervention. Ces indicateurs sont plus exigeants que les précédents. Ils sont aussi les seuls qui répondent à la question que se pose un donateur : cela a-t-il servi à quelque chose ?
HASDI, Initiative d'Aide Humanitaire et de Développement Durable, est une association déclarée régie par la loi du 1er juillet 1901, RNA W751286120, dont le siège est à Paris. Elle démarre ses opérations en Haïti, sans que son mandat s'y limite.